Film « Hors la loi » : il faut refuser une écriture de l’Histoire par l’Etat

Je suis intervenu cet après-midi à l’Assemblée nationale pour questionner Frédéric Mitterrand, Ministre de la Culture, au sujet du film « Hors la loi » réalisé par Rachid Bouchareb dont « Indigènes » avait été primé à Cannes et avait connu un succès public mérité. Il se trouve que le gouvernement, par l’action d’Hubert Falco, Secrétaire d’État aux Anciens Combattants, a diligenté une enquête par un service du Ministère de la Défense pour examiner le scénario.

Au-delà des inexactitudes de ce qui n’est qu’une œuvre de fiction, il y a là encore une tentative de l’Etat d’écrire une « histoire officielle », 65 ans après les faits, les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata qui n’ont toujours pas été reconnus officiellement par la France, ce dont notamment Edwy Plenel (Médiapart) s’est fait l’écho.

Vous pouvez aussi lire le compte-rendu officiel de mon intervention avec la réponse, pour le moins évasive, du Ministre :

Assemblée nationale – XIIIe législature

Session ordinaire

Première séance du mardi 4 mai 2010

« M. le président. La parole est à M. Daniel Goldberg, pour le groupe socialiste, radical, citoyen et divers gauche.

M. Daniel Goldberg. Ma question s’adresse à M. le ministre de la culture et de la communication.

En cette semaine où nous allons célébrer le soixante-cinquième anniversaire de la victoire sur le nazisme, le film Hors-la-loi, réalisé par Rachid Bouchareb, déjà auteur il y a quatre ans du film Indigènes, entend rappeler d’autres faits survenus à partir de ce même 8 mai 1945.

À Sétif, Guelma et Kherrata, dans la région de Constantine, un défilé de joie célébrant cette victoire vire au drame. À la suite de l’interdiction faite aux indépendantistes présents dans le cortège d’arborer leurs revendications, un engrenage de violences s’ensuit. Certaines sont commises à l’encontre des populations européennes, parmi lesquelles on recensera 102 victimes. Des représailles militaires sont alors conduites contre les Algériens, faisant 1 340 victimes, selon le chiffre minime du gouvernement général de l’époque, au moins 10 000, selon plusieurs historiens.

À partir de ces faits, Rachid Bouchareb a choisi de faire une œuvre artistique qui a été sélectionnée en compétition officielle pour le prochain Festival de Cannes. C’est un film, que je n’ai pas vu, comme tous ici, je pense. Mais ce n’est qu’un film, une œuvre de fiction par nature. Or, à la demande de certains de nos collègues, M. Hubert Falco, secrétaire d’État à la défense et aux anciens combattants, a demandé au service historique de la défense d’enquêter sur son scénario, dans la volonté revendiquée que notre pays écrive sur ce sujet une « histoire officielle ».

La question n’est pas de savoir si le réalisateur de ce film a commis ou non des inexactitudes. Elle est de comprendre par quel mécanisme des fonctionnaires et un ministre peuvent, aujourd’hui encore en 2010, vouloir contrôler la lecture de faits qui se sont déroulés il y a soixante-cinq ans, au point, dixit Monsieur Falco, de « veiller, au nom de la défense de la mémoire, à ne pas cautionner ce film. »

Monsieur le ministre de la culture, est-ce bien le rôle du gouvernement d’un État démocratique de « cautionner » ou non une œuvre de fiction ? (« Non ! » sur les bancs des groupes SRC et GDR. – « Oui ! » sur les bancs du groupe UMP.)


Alors, aujourd’hui, de deux choses l’une : soit le Gouvernement assume vouloir s’immiscer dans un certain nombre d’œuvres artistiques pour contrôler leur écriture, soit vous nous confirmez que l’État se refuse d’écrire l’Histoire, de la contrôler et vous devez alors désavouer l’initiative de Monsieur Falco (Applaudissements sur les bancs des groupes SRC et GDR)

M. le président. Merci, monsieur Goldberg !

La parole est à M. Frédéric Mitterrand, ministre de la culture et de la communication.

M. Frédéric Mitterrand, ministre de la culture et de la communication. Monsieur le député, contrairement à ce que l’on dit, les événements tragiques de Sétif sont connus. De nombreux historiens les ont relatés à travers livres et documentaires de télévision. Les débats sur le drame de la guerre d’Algérie sont sains. Ils nous aident à reconstituer une trame essentielle de notre passé récent. Ces débats se nourrissent de l’histoire des faits réels tels qu’ils se sont déroulés, mais aussi de l’histoire telle qu’on se la raconte dans la mémoire des familles. L’histoire des faits doit évidemment l’emporter dans une vision objective propice au travail de réconciliation, mais elle inclut l’histoire telle qu’on la raconte.

Le Président de la République lui-même s’est exprimé très fortement sur cette question. Je le cite : « Les blessures profondes que les tragédies de l’histoire ont laissées dans l’âme du peuple algérien, je les connais. Le déferlement de violence qui tua tant d’innocents dans la région de Constantine était le produit de l’injustice que, depuis plus de 200 ans, le système colonial avait infligée au peuple algérien. »

« Hors-la-loi », coproduction internationale entre quatre pays, suscite une controverse qui s’ouvre dans cette atmosphère. La France, l’Algérie, la Belgique et la Tunisie, qui l’ont coproduit, ont entraîné la sélection de ce film sous le drapeau algérien au Festival de Cannes. J’observe que la plupart de ceux qui en parlent ne l’ont pas vu. Je le verrai moi-même très prochainement pour me forger une opinion. Les historiens feront aussi ce travail d’analyse, même s’il s’agit d’un film de fiction. (Exclamations sur les bancs des groupes SRC et GDR.) J’observe qu’un scénario n’est pas un film et, jusqu’à présent, les avis formulés sur le film reposent sur une version du scénario, non sur le film lui-même, qui a d’ailleurs été, semble-t-il, plusieurs fois retravaillé.

En tout état de cause, la douleur des victimes, de toutes les victimes, appelle et impose le respect. La liberté de tous n’est pas en conflit avec le devoir de mémoire. Aujourd’hui, le cinéma contribue à sa façon au devoir de mémoire, comme l’a fait récemment encore le film La Rafle, et comme l’ont fait ces dernières années de nombreux films consacrés à la guerre d’Algérie. Tout le reste n’est qu’allégations qui contribuent à aggraver le climat d’un débat qui devrait être salutaire. (Applaudissements sur les bancs du groupe UMP.)« 

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